Alexandre est cadre dans une grande banque. Depuis sa plus tendre enfance, il fait des cauchemars. En fait, depuis qu’il a vu le film Jurassic Park, il ne cesse de rêver qu’il est la malheureuse chèvre dévorée par le tyrannosaure. Le jour où il est propulsé au poste de manager, sa vie bascule. Il était une proie la veille, et devient alors le tyran. 

Au coeur, trône une machine à café. Cette vibration lente et grave ne peut qu’être familière. Chaque matin, Alexandre se fait couler un café. Routine classique d’un employé de banque au quotidien monotone. La fin tragique de son manager n’aura eu l’effet d’une bombe que quelques secondes. Lorsque Alexandre apprend le suicide de son chef, il est d’abord bouleversé. Cela n’est que de courte durée : on lui propose de devenir manager.

Après avoir sabré le champagne, le voilà propulsé dans la tragique réalité du monde de la finance. Rentabilité, obsession du chiffre, objectifs à atteindre sans délais. A la tête de ce monde sans pitié, Alexandre tient un rythme effréné. Lui qui était dévoré dans ses cauchemars, devient alors celui qui détruit. Dans cet espace aseptisé et déshumanisé qu’est l’open space, il devient lui même son propre cauchemar.

L’open space ou dans les entrailles du capitalisme 

Antoine Gouy, plus habitué aux plateaux de tournage qu’à la scène, excelle. Il incarne une entreprise à lui seul, non sans une touche d’humour. La performance, aussi sportive que complexe, est une vraie réussite. Le seul-en-scène donne aussi corps à ce texte qui raconte la détresse d’un homme propulsé dans les entrailles du capitalisme et du productivisme. « Pour rendre acceptable la cruauté de certaines situations, j’ai pris un malin plaisir à ajouter une touche de légèreté » précise Marie Guibourt. Effectivement, les traits des personnages d’Alexandre Oppecini sont légèrement caricaturés (la collègue qui pleure sans cesse, la directrice hautaine et impassible).

Côté mise en scène, tout est très rythmé, voire musical. On est plongé dans les cauchemars incessants de ce cadre au bord de la crise de nerfs. Le public rit de ces personnages hauts en couleur (ce sont des stabilos). Le tout donne une identité tragicomique à cette histoire plutôt banale (mais néanmoins d’actualité). Tous les ingrédients d’un spectacle réussi y sont réunis : une mise en scène cadencée, un comédien excellent, un récit léger sur un sujet pesant. 

T-Rex, les joies de l’open space
Jusqu’au 8 mai 2022 au Lucernaire
Une pièce d’Alexandre Oppecini mise en scène par Marie Guibourt 
Avec Antoine Gouy