Et si nous en finissions avec la nuit ? Entre teneur documentaire et puissance de l’imaginaire, Laurent Gaudé et Fabrice Murgia nous tiennent en éveil avec La dernière nuit du monde, une fiction qui nous paraît pourtant si proche. 

Gagner du temps

On aurait pu le voir dans un épisode de Black Mirror. Ou tout simplement le lire dans l’ouvrage éponyme de Laurent Gaudé, dont s’inspire cette mise en scène. La dernière nuit du monde a un goût de dystopie pas si impensable. Nous sommes à quelques jours d’un tournant historique, une pilule révolutionnaire permettra au monde entier de faire des nuits de 45 minutes. Et ainsi de « gagner du temps » et de mieux s’organiser puisque les jours seront désengorgés, comme l’explique une députée européenne avec les bons éléments de langages. Gabor (Fabrice Murgia) est en charge de la stratégie de communication et du développement de ce produit unique au monde. Aveuglé par l’idée d’une société sans rupture du jour, il ne voit plus l’essentiel. Lou (la déroutante Nancy Nkusi), la femme qu’il aime et qui attend son enfant, regrette déjà ce temps qui lui permettait de rêver. Elle perd connaissance dans une manifestation contre la pilule, et se retrouve à l’hôpital. Quand on lui annonce que Nancy « ne passera pas la nuit », Gabor perd tous ses moyens. 

La nuit fragmentée

Ce texte interroge notre rapport à la productivité et au répit. Peut-on vivre dans une société qui ne s’arrête jamais ? Dans un monde qui ne dort pas ? Pourquoi gagner du temps si on perd nos moyens et nos émotions ? Cette dystopie a d’effrayant qu’elle n’est pas si éloignée de la réalité. L’auteur évoque le concept de la nuit fragmentée, un sommeil court qui vous procurerait autant de repos qu’une nuit de huit heures. Mais très vite, le modèle connait ses limites, ses défenseurs et ses ennemis. 

Descente aux enfers

Dans la mise en scène de Fabrice Murgia, les deux personnages ne se font jamais face. Leurs dialogues se font par écrans interposés. Le visage de Nancy Nkusi, diffusé sur un écran géant, est puissant d’expressivité. Sur un sol parsemé de neige, on assiste à la descente aux enfers de Gabor, absorbé tantôt par la lumière, tantôt par l’obscurité. Une mise en scène originale et résolument moderne, qui donne corps à un texte puissant. 

A voir au Festival d’Avignon 2021, au Cloître des Célestins

Avec Fabrice MurgiaNancy Nkusi
Texte Laurent Gaudé
Mise en scène Fabrice Murgia
Assistanat à la mise en scène Véronique Leroy
Scénographie Vincent Lemaire
Création vidéo Giacinto Caponio assisté de Dimitri Petrovi
Lumière Emily Brassier
Son Brecht Beuselinck
Traduction anglaise Sue Rose